Friday, May 26, 2006

J'ai serré la main du diable: Roméo au coeur des tenèbres

Le Lieutenant-général Roméo Dallaire, 57 ans, publie ces jours-ci son très attendu compte-rendu des atrocités dont il fut témoin comme chef de mission des Nations-Unies au Rwanda. L'homme, qui paraît 10 ans plus vieux que son âge, fut profondément affecté par ce qu'il a vu là-bas alors que l'Humanité a préféré regarder ailleurs. Parti jeter les bases d'une mission d'interposition de l'ONU afin de soutenir le processus de paix entre l'État et les forces rebelles du Front Patriotique Rwandais, Dallaire était sur place quand en avril 1994, la situation a tragiquement chaviré. En bout de ligne, 800 000 personnes ont péri sous les coups de machettes et de fusils qui ont suivi l'effondrement du fragile équilibre.

«Ce livre arrive très en retard, et je regrette sincèrement de ne pas l'avoir écrit plus tôt», annonce Roméo Dallaire en amorce de sa préface. En fait, le livre J'ai serré la main au diable paraît à quelques mois du dixième anniversaire des événements qu'il relate : le terrible génocide rwandais qui, en 1994, a repoussé les limites de l'horreur dans un pays déjà affecté par une rivalité tribale entre la majorité Hutus et la minorité Tutsis et par des affrontements entre l'État et une force rebelle organisée et soutenue par des États voisins.
C'est que le lieutenant-général, maintenant retraité, a payé cher sa présence au Rwanda durant ces mois fatidiques. Accusé par certains gouvernements d'être l'incarnation de l'échec de l'ONU dans la crise, en plus d'être accusé par la Belgique d'être directement responsable de la mort de 10 de ses casques bleus, l'homme a subi un violent syndrome post-traumatique exprimé par un effondrement de son équilibre mental et par des tentatives de suicides : «j'ai plongé dans une spirale de santé mentale désastreuse qui m'a menée aux tentatives de suicide, à une décharge pour raisons médicales des forces armées, au diagnostique de désordre nerveux post-traumatique, et à des douzaines et des douzaines de thérapies et de larges doses de médicaments, qui ont toujours une place dans ma vie quotidienne.»

Le Rwanda, c'est en Afrique, non?
Naguère colonisé par la Belgique qui y institutionnalisa une vieille rivalité entre les tribus locales Tutsis et Hutus pour faciliter sa gestion d'un prospère réseau de plantations de thé et de café, le Rwanda obtient son indépendance en 1962. La majorité Hutus, généralement plus petits et de couleur plus foncée que la minorité Tutsis, entreprend aussitôt de chasser leurs rivaux du territoire «national». S'ensuit 10 ans de violents pogroms, et les Tutsis se réfugient par milliers dans les pays voisins comme le Burundi, l'Ouganda et le Zaïre, où ils vivent dans des conditions difficiles.
Le Général Habyarimana, qui prend le pouvoir par un coup d'État en 1973, instaure un gouvernement répressif, corrompu, mais d'une stabilité rare dans les pays des grands lacs de la centrafrique.
Au début des années 90, alors que le monde change, la pression est forte sur Habyarimana pour qu'il opère des réformes démocratiques. Le dictateur entreprend donc des pourparlers souvent interrompus avec le FPR, la guérilla fortement organisée des Tutsis, qui menace le Rwanda d'une guerre civile et attaque souvent en territoire rwandais à partir du Burundi, au nord.
Les accords D'Arusha, en août 1993, ouvrent la voix à une réconciliation entre les deux ethnies rivales rwandaises. C'est dans cette optique que le Canada délègue Dallaire pour commander MONUOR, la Mission d'observation des Nations-Unies pour l'Ouganda et le Rwanda.
Dallaire dénonce plusieurs personnes dans son livre pour l'échec de l'ONU au Rwanda : l'apathie internationale, les complexes manœuvres politiques et la profonde haine entre Hutus et Tutsis. Sa dénonciation du système des casques bleus de l'ONU est particulièrement frappante : alors que les soldats sont utilisés dans des missions pour lesquels ils sont mal ou pas formés, les jeux de pouvoirs politiques dans les corridors de l'ONU à New York privent les forces sur le terrain d'un leadership solide et d'un mandat clair. Partagé entre leur rôle d'interposition et de protection des populations civiles qui n'ont pas de responsabilité dans la crise, et leur allégeance première à leur État respectif, ces soldats se retrouvent dans des positions intenables avec des règles d'engagements cruelles pour eux comme pour les gens qu'ils doivent supposément protéger, alors que les belligérants se foutent ouvertement de l'autorité symbolique des casques bleus.
Dallaire est aussi sans pitié dans sa dénonciation de l'indifférence bureaucratique des pays occidentaux impliqués dans la crise, en commençant par la Belgique, l'ancienne puissance coloniale, et la France, présente au Rwanda lors du déploiement de ses troupes dans le cadre de l'opération " Turquoise ". La constante révision à la baisse de la grandeur de la force d'interposition de l'ONU - Dallaire réclamait entre 8 000 et 5 500 hommes, il aura autour de 2 500 soldats, pour moitié provenant de Belgique - en est le plus flagrant exemple. En clair, des raison de prestige - la diplomatie canadienne, par exemple, insistait pour se centrer sur les Balkans et l'Europe de l'Est - et l'aveu plat que l'Afrique ne joue aucun rôle dans l'intérêt national des États occidentaux sont parmi les facteurs clés menant à l'échec prévisible de la mission de Dallaire.
«Le Rwanda était absent des radars comme lieu d'intérêt stratégique», nous dit Dallaire. «Il ne possède aucune ressource naturelle et aucune importance géographique. Il dépendait déjà de l'aide internationale pour subvenir à ses besoins, et sur le financement international pour éviter la faillite. Même si la mission réussissait, comme il était encore probable à l'époque, il n'y avait aucun gain politique à acquérir pour les nations qui s'y investiraient; le seul bénéficiaire internationalement serait les Nations-Unies. Pour plusieurs États, servir les objectifs de l'ONU n'a jamais semblé valoir le moindre risque. Les États Membres ne veulent pas d'une ONU large, réputée et indépendante, peu importe leurs déclarations hypocrites. Ce qu'ils veulent, c'est une ONU faible, contrainte, endettée et à qui l'on peut imputer les échecs et facilement voler les lauriers de la gloire.»

Les sons, les odeurs, la déprédation
Dallaire tente d'expier à travers son livre la suite chronologique des horreurs dont il fut un témoin important mais impuissant. Courrant à droite et à gauche pour éviter que la situation ne dégénère et tentant de sauver quelques meubles une fois la meurtrière machine lancée, le chargé de mission de l'ONU a bien trop souvent été aux premières loges de la tragédie infernale.
Il raconte d'abord le suprême contentement de Habyarimana, et ses difficultés à établir les lignes de communication entre lui, l'état-major de l'ONU et les différentes ambassades. Il apprend à connaître la complexité des forces en présence, dont la terrible et mystérieuse Interahamwe, un ténébreux regroupement d'extrémistes Hutus organisé en force paramilitaire anti-FPR. L'Interahamwe, principalement composé de militaires et de membres de la garde présidentielle, recrutait et formait depuis des mois parmi la population dans toutes les communes du Rwanda. Au début de janvier 1994, une information parvient à Dallaire : l'Interahamwe dresse des listes de noms. Des Tutsis et des opposants politiques. Le génocide se prépare.
Mais c'est le 6 avril au soir que tout bascule, alors que l'avion présidentiel d'Habyarimana est abattu à son arrivée à Kigali par un toujours inconnu. Alors que Dallaire tente de faire respecter la constitution, et à travers ceci de préserver le processus de paix, l'Interahamwe surgit dans la ville et érigent des barricades. La situation devient catastro-phique, la population est terrée chez elle. La radio exhorte la population à la haine. Un refrain populaire ce jour-là dans une chanson à la mode : «Je déteste les Hutus, je déteste les Hutus, je déteste les Hutus qui ne pensent pas que les Tutsis sont des serpents!»
La suite des horreurs est longue et insupportable, des morts pas milliers, allant de hautes personnalités à de simples villageois. Dallaire évolue dans un État en pleine décomposition, où plus aucune autorité n'est respectée et où ses propres troupes deviennent des cibles. Essuyant des tirs, témoin de meurtres, il est même témoin d'un meurtre par téléphone :
«Tôt ce matin-là j'ai reçu un appel à l'aide d'Helen Pinsky (la femme - québécoise - d'un chef de parti modéré du Rwanda) Je lui dis de rester dans sa maison avec sa garde jusqu'à ce que nous puissions organiser un transport pour ramener sa famille au QG. (…) Elle avait très peur pour son mari et ses deux enfants; elle avait entendu dire que certains de leurs amis politiciens modé-rés étaient attaqués dans leurs maisons. Je lui ai assuré que nous serions chez elle aussi vite que possible (…). Mais alors même que je lui disais cela, elle me coupa la parole pour me dire qu'elle entendait des gens dans la rue devant sa maison. Sa voix devint indescriptiblement calme, comme si elle n'avait plus aucun choix outre celui de la résignation à son sort, et elle raccrocha. J'ai découvert le lendemain que son mari avait alors appelé Luc Marchal (chef du détachement belge) et qu'alors qu'il était toujours en ligne avec lui, la garde présidentielle avait fait éruption, avait renversé les gardes et tué la famille entière. (…) Luc les as entendu se faire tuer au téléphone.
Je ne peux tolérer de penser au nombre de Rwandais qui se sont fait dire que l'aide arrivait, se jour-là, et qui se sont fait massacré. En seulement quelques heures la garde présidentielle avait conduite un plan visiblement bien organisé et bien exécuté.»
«S'ensuit 100 jours d'une guerre civile haineuse et sans pitié, où les récits d'horreurs n'ont pas d'égal, sauf peut-être en partie l'incroyable impuissance et indifférence de la communauté internationale. Personne n'était à l'abri. Des notes de réunions parlent de chapelles brûlées avec des centaines de gens à l'intérieur. Des enfants de 10 à 12 ans tuent d'autres enfants. Des mères avec des bébés sur leur dos tuent des mères avec des bébés sur leur dos. Elles lancent les bébés dans les airs et les écrasent au sol.»
L'improvisation et l'extrême frustration marque le «travail» au jour le jour de Dallaire :
le déploiement de troupes d'élite françaises pour évacuer ses ressortissants, qui montrent peu d'intérêt pour la population locale et qui abandonnent l'aéroport une fois l'opération terminée sans daigner la remettre sécuritairement entre les mains des forces de l'ONU; les réunions de conciliation avec les leaders de l'Interahamwe aux mains couvertes de sang, alors que Dallaire réprime l'envie de simplement cribler de balles ces diables.

Une porte ouverte sur la psyché militaire
Le livre de Dallaire est une rare porte ouverte au-delà de la fierté militaire que l'on s'imagine traditionnellement; la sincérité du propos et l'authenticité du sentiment humain sont surprenants, comme le sont les confidences du lieutenant-général sur les effets de ce traumatisme sur sa vie privée. Dallaire ne cherche pas, à travers ces pages, à s'excuser, mais aide à souligner un problème criant, d'autant plus actuel avec les récents problèmes des différentes troupes d'interposition déployées dans les points chauds : dans un monde balkanisé, les casques bleus tels qu'organisés présentement ne sont pas préparés à affronter les missions auxquelles on les destine, et l'apathie de la communauté internationale - autant l'indifférence des politiques et des bureaucrates que celle du téléspectateur - sont autant de raisons qui font du Rwanda un cas d'école de ce qui peut très bien se reproduire à nouveau malgré tous les «Plus jamais!»

Publié dans le Concordia français, décembre 2003

Repenser le modèle: une entrevue avec Catherine Mavrikakis

Catherine Mavrikakis est une jeune et dynamique professeure à l’Université Concordia, qui partage depuis 10 ans avec ses étudiants sa passion pour la littérature française, spécialement celle du 19ième et du 20ième siècle. Elle a commis 3 livres, dont le plus récent, Ça va aller, est un roman-bulldozer qui égratigne furieusement certaines des icônes les plus adulées du Tout-Québec culturel. Sa thèse doctorale, élaborée à l’Université de Montréal, traitait des limites du langage à travers les œuvres de Mallarmé, Nodier, Hölderlin, Khlebnikov, Hofmannsthal et Schreber. Son premier roman est une réflexion sur la mort au temps du Sida. La dame a du discours à revendre. Le Concordia français a pris rendez-vous avec elle le 18 février 2003.

J’avais l’impression que quand on décroche un doctorat de l’UdeM, il y avait un poste de professeure qui venait à la clé avec ça…
Catherine Mavrikakis : Ah non, pas du tout! Des postes y’en a pas tant que ça… Il n’y a que 4 universités à Montréal, et moi je suis spécialiste des 19 & 20ièmes siècles. Parfois il s’ouvre des postes, mais disons vite que le 17ième siècle, ce n’est pas pour moi! J’ai eu beaucoup de chances d’atterrir au département d’études françaises de Concordia: j’ai pu faire de la recherche, travailler avec un groupe sur le Sida à une époque importante, sur la sexualité et l’identité. En fait c’est majoritairement un département de traduction, il n’y a pas beaucoup d’étudiants en lettres. Mais bientôt il va y avoir une maîtrise en lettres qui va développer un petit peu le côté littérature au département. Elle est bien la littérature au département, mais comme il n’y avait pas de 2ième cycle ça empêche un certain esprit. Ça va être très important.

Vous avez publié 3 livres…
Catherine Mavrikakis : Oui, 2 romans et un essai. Le premier était ma thèse de doctorat sur la langue, l’imaginaire de la langue et la folie, le deuxième était un roman…

Votre thèse a été publié d’abord en France…
Catherine Mavrikakis : Elle a juste été publié en France.

Wow! C’est comme Réjean Ducharme…
Catherine Mavrikakis : (rire) Vous savez quand on fait des essais je vais vous dire un truc : on est lu par, quoi, 50 personnes? Je travaillais sur la littérature française, Stéphane Mallarmé, un auteur du 19ième siècle, sur des auteurs russes aussi… En France, j’allais avoir peut-être un peu plus de lecteurs qu’au Québec, et il fallait trouver quelqu’un qui accepterait de me publier…

C’était quoi l’atmosphère à Concordia quand vous y êtes arrivé? On se rappelle qu’en 1992, il y a eu un massacre ici.
Catherine Mavrikakis : Tu sais le département d’études françaises de Concordia est un peu…

Coupé du reste?
Catherine Mavrikakis : (rire) oui. Bon, il n’est pas toujours coupé du reste mais il y a la langue qui est une barrière à Concordia. Il faut faire un effort. Être uniquement francophone à Concordia, c’est plutôt difficile. Enfin, si on voulait être uniquement francophone. Par contre on peut être
uniquement anglophone, puisque c’est quand même une université anglophone. Mais pour en revenir à l’atmosphère… je ne peux pas dire que ça m’aitt particulièrement marqué ou que je me sois aperçu de quoi que ce soit de particulier dans l’atmosphère. Le massacre de Polytechnique (le 6 décembre 1989) m’a beaucoup plus touchée alors que celui de Concordia, je ne m’en rendais pas bien compte. Je n’avais pas encore compris ce que c’était qu’être prof, chargé de cour, la rage de Fabrikant : ne pas pouvoir réussir, de l’injustice dans son travail. Par contre la rage de Marc Lépine était plus proche… Je suis pas très proche des motivations de Fabrikant. Marc Lépine ça m’a frappée plus fort. Mais à Concordia je sais pas si … j’imagine que ça a changé les rapports. Les années 90 pour moi c’était vraiment l’émergence d’une réflexion sur le sida. Faire entrer à l’université un discours sur la maladie, les études gaies et lesbiennes. Autant les années 70-80 ont été les années de l’institut Simone de Beauvoir, autant dans les années 90 il s’est passé quelque chose dans le domaine de l’identité sexuelle à Concordia. C’est une explosion qui a eu lieu dans tout les cultural studies, l’apparition des cultures minoritaires dans le milieu universitaire. Et Concordia a profité de ce boum plus que les universités francophones. Ça c’est l’autre barrière de la langue, c’est-à-dire qu’on est moins influencé par le débat linguistique. Je vais être nécessairement injuste si je parle de la langue à Concordia. Elle n’est pas toujours très ouverte au fait français. Mais est-ce qu’une université francophone serait plus ouverte au fait anglais? Les francophones viennent ici pour apprendre l’anglais, les anglophones ne viennent pas ici pour apprendre le français.

Pourquoi un étudiant francophone choisirait le département d’études françaises de Concordia?
Catherine Mavrikakis : Pour voir une autre façon de comprendre les études littéraires en français, c’est à dire comment on peut les étudier ailleurs que dans la langue maternelle. Il va y avoir plus d’innovation, comme par exemple plus d’intérêt pour la francophonie. Le département s’est développé rapidement une niche sur la francophonie parce que, pour lui, il était moins important de donner aux étudiants des « études québécoises », qu’on donnait ailleurs. Il offre une idée de la francophonie comme on la voit plus souvent dans les universités anglophones.

Au bout de dix ans comme professeure ici, vous quittez. Pourquoi?
Catherine Mavrikakis : D’abord parce que c’est bien de s’en aller : après 10 ans, j’ai envie de partir! Je pense que j’ai vu tout ce que j’avais à donner aux étudiants de 1er cycle et j’ai envi d’avoir des étudiants de deuxième et troisième cycles. J’ai envie de transmettre quelque chose que je ne pourrai pas donner à Concordia avant longtemps. J’ai envie d’être choisie par mes étudiants pour ce que j’aime étudier et non pas pour les cours que je donnes.

Les étudiants sont si plates à Concordia?
Catherine Mavrikakis : C’est pas qu’ils sont plates, mais c’est des étudiants en traduction, pas toujours en lettres. Et le département sert aussi à pleins d’étudiants francophones qui viennent prendre un cours de littérature parce que ça leur fait du bien, c’est en français. La spécificité du département, c’est que c’est pas un département trop straight « 17, 18ième siècle ». Ça sert à des étudiants qui ne sont pas des spécialistes de littérature et qui viennent prendre des cours de l’extérieur. Je pense qu’il faut que le département développe aussi un volet littéraire mais c’est difficile. C’est le même problème à l’UdeM avec le département d’études anglaises : pourquoi un anglophone irait étudier la littérature anglophone dans une université francophone? Vous voyez ce que je veux dire? Concordia, ça ressemble beaucoup à Montréal : il y a des gens qui parlent les deux langues, et il y a des gens qui ne parlent qu’anglais. Des gens qui parlent français, anglais et qui ont une autre langue maternelle. Concordia est rempli des enfants de la loi 101, qui allaient a l’école française au primaire et au secondaire, qui rentraient à la maison et qui parlaient le grec, par exemple avec leur parents, qui apprenaient le grec le samedi, qui parlaient l’anglais avec leurs amis parce que c’est comme ça que ça se passe dans la cour d’école et qui sont maintenant sont à Concordia. Il y a comme une espèce de schizophrénie de la langue. C’est Montréal, ça.

Vous allez avoir quoi comme poste a l’Université de Montréal?
Catherine Mavrikakis : Un poste de professeure de littérature du 20ième siècle et création. Ça me tente d’enseigner la création! Comment ça s’enseigne, c’est une des questions qu’on m’a posé en entrevue. Mon idée ça serait d’essayer de comprendre ce qu’est le processus créateur. J’aimerais que les étudiants lisent et tentent de comprendre ce qu’est une création.

Vous voulez leur faire comprendre comment d’autres créent ou comment créer eux-même?
Catherine Mavrikakis : Je crois que ça va ensemble. Je crois aux modèles, je crois à l’imitation : c’est en forgeant qu’on devient forgeron. Quand on crée, on ne crée pas à partir de rien, ex-nihilo. C’est bien de lire, je ne crois pas que quelqu’un qui ne lit jamais, écrive. Au 16ième siècle, pour écrire, il fallait imiter les Anciens. Ça fait partie de l’apprentissage : voir comment d’autres se sont mis à écrire. On peut être influencés par les autres et les mot des autres peuvent nous pousser à écrire.

C’est qui vos modèles, à vous?
Catherine Mavrikakis : Sans dire que je suivrais mon modèle et que j’écrirais tout comme lui : j’ai beaucoup aimé Hervé Guibert, qui a beaucoup écrit sur le sida. Mais Hubert Aquin est pour moi un écrivain immense. Bizarrement, il y a Ducharme aussi.

On parle beaucoup du plagiat dans le monde littéraire actuellement.
Catherine Mavrikakis : Moi, le plagiat c’est un débat que je ne supporte plus. Je comprend sla propriété des idées, je comprends que les étudiants doivent mettre des guillemets. Mais je pense qu’il y a une appropriation qui se fait dans l’imitation. Tout ce discours sur le plagiat me tape énormément sur les nerfs On nous dit de vérifier que nos étudiants ne plagient pas. Moi je m’arrange pour trouver des sujets qui sont impossibles a plagier!

Ça existe des sujets qui n’ont jamais été traités?
Catherine Mavrikakis : Vous croyez que ça n’existe pas?

Ça n’existe pas.
Catherine Mavrikakis : Je peux vous dire : prenez un tel, un tel, plus un tel et un tel, et trouvez moi un sujets là-dessus. Sur quatre auteurs je ne crois pas que vous trouviez moyens de tricher. J’en suis sûre! En lettres, et dans les sciences molles, je crois que le plagiat est un faux débat. Si je prend la thématique de la mère chez Réjean Ducharme, c’est sûr que tu peux aller regarder sur internet. Mais si tu prends un sujet très précis chez 4 auteur, je ne pense pas que tu puisses plagier. Et puis même si tu plagiais, c’est pas quelque chose de grave. Pas pour moi.

Dans votre roman, Ça va aller…
Catherine Mavrikakis : C’est du plagiat, mon texte!(rire)

Vous l’avouez?
Catherine Mavrikakis : Absolument! (rire) Bon, on peut dire que c’est du plagiat : on peut dire aussi que c’est de la parodie, de l’intertextualité. L’idée, c’est être habité par le texte d’un autre. Est-ce qu’on dit qu’on l’est? Si on ne le dit pas, ça devient plus grave. Mais se l’approprier, le changer, le défaire et en faire le sien, ça fait partie de l’éducation.

Pourquoi vous avez osé faire ça à Réjean Ducharme?
Catherine Mavrikakis : D’abord, le personnage s’appelle Robert Laflamme! Pourquoi j’ai osé… l’écriture de Réjean Ducharme est une écriture complètement obsédante, on a un rapport d’imitation avec elle : elle est là dans notre tête.

Vous ne parlez pas que de Ducharme,
vous citez aussi Hubert Aquin dans votre roman qui semble une quête du « poète national ». Est-ce qu’on a besoin de ça, un poète national?
Catherine Mavrikakis : C’est la question de mon livre : il n’y a pas de poète national. Tout le travail de mon héroïne est à cet effet. Elle essaie de ressortir le cadavre d’Hubert Aquin du placard pour en faire le poète national, mais ça ne marche pas. Elle n’y arrive pas, à trouver ce poète national. Elle sait qu’elle est quand même influencée par Rejean Ducharme… enfin, par Robert Laflamme, ou ce genre d’écrivain-là. Peut-être pas LE grand écrivain-monument, mais quand même quelqu’un avec qui elle a à faire.

Vous cherchiez à ‘déboulonné’ Rejean Ducharme?
Catherine Mavrikakis : Je penses qu’il était déjà déboulonné. Il est pas un poète national comme Aquin voulait l’être. Il n’est pas dans ce rapport-là. Il parle de politique, mais pas de la même façon. Il n’a pas le systématisme d’Aquin. Aquin indiquait la voie qui menait à la souveraineté.

Est-ce que vous proposez un modèle?
Catherine Mavrikakis : Non. Je pense que la vie ce n’est pas pédagogique. Dans la vie on n’a pas de modèle, il faut bricoler avec le monde. On a des modèles qu’on va de toute façon détruire très rapidement. Au contraire, je crois que ce que j’ai voulu dire c’est qu’il n’est plus possible d’avoir des modèles comme il y en avait auparavant. Même s’il faut encore les chercher. Et il y a une nostalgie en moi de ces modèles. En fait peut-être Ducharme est un modèle, mais alors il faut le penser autrement : pas comme un père mais autrement, à travers la contamination, le plagiat, l’intertextualité. Repenser le modèle.

Dans Ça va aller, (le personnage de) Matt The Spirit, c’est Jean Leloup ou Daniel Boucher?
Catherine Mavrikakis : (rire) Peut-être les deux! Mais j’aime beaucoup Jean Leloup.

Ça va aller, de Catherine Mavrikakis
Leméac Éditeur, Montréal, 2002 160 pages

Publié Mars 2003, Cf

Comme du Prozac pour une université


Le Dr. Lowy ouvre grand les bras aux francophones de Concordia

Recteur depuis 1995, le bon docteur Lowy a vécu plus que sa part de calamités depuis son arrivée à Concordia. Mais qui peut prétendre connaître l’homme qui a tiré la noble institution de la rue de Maisonneuve du marasme dans lequel elle baignait suite à la balade sanglante de Valery Fabrikant, le 24 août 1992? Le Concordia français vous offre cette entrevue exclusive.


Partie 1 : Analysez-moi ça!

Concordia français : Monsieur Lowy, vous avez eu plus que votre part d’exposition médiatique dans les derniers temps…
Dr. Lowy : Malheureusement!

Ça ne fais pas votre affaire, ça?
Dr. Lowy : Non, car les médias ont tendance à exagérer les problèmes.

Pourtant on vous connaît peu. Pouvez-vous me dire qui vous êtes?
Dr. Lowy : J’ai étudié a Mc Gill, en médecine. J’ai pratiqué comme omnipraticien mais ce qui m’intéresse, c’est les gens. Alors j’ai décidé de devenir psychiatre. J’ai exercé à l’hôpital Royal-Victoria pendant 5 ans et puis on m’a offert un poste a l’université de Toronto. J’y ai enseigné la psychiatrie puis dirrigé le département. J’ai été PDG du principal hôpital psychiatrique de la ville. J’ai fondé le centre pour la bioéthique. J’ai enfin été doyen de la faculté de médecine. J’ai passé 23 ans a l’université de Toronto et puis on m’a offert de devenir recteur de Concordia, que je ne connaissais pas… D’abord j’ai dis : ce n’est pas possible! Il n’y a même pas de département de médecine a Concordia. Mais mes amis ont insisté : ils m’ont dit de venir voir. Alors je suis venu visiter et j’ai aimé ce que j’ai vu. J’aime Concordia.

Pourquoi?
Dr. Lowy : Vous savez, Concordia c’est l’université du peuple! C’est une université vivante, et la diversité m’y attire. Toronto et Mc Gill sont élitistes. Ça se comprend bien mais je cherchais quelque chose de différent.

Partie 2 : La balade du professeur Fabrikant

Quelle était la situation quand vous êtes devenu recteur ici?
Dr. Lowy : Il y avait un problème majeur : en 1992 le professeur Fabrikant a tué ici 4 personnes. L’Université a fait 3 enquêtes, qui chacune critiquaient sévèrement l’administration. Mon prédécesseur a démissionné, comme beaucoup de gens dans l’administration. Si l’université avait été un patient, le diagnostique aurait été qu’elle était fortement déprimée. Peux-être un psychiatre pouvait-il apporter ici quelque chose de positif?

Vous vous êtes fixé des objectifs en arrivant ici?
Dr. Lowy : C’était une question de morale : suite aux enquêtes, l’université était déprimée. Mon premier objectif était de restaurer une sorte d’amour propre ici. Je crois qu’on a réussi : pas moi, on a réussi.

Il était question aussi des programmes académiques. Nous avons entrepris à mon arrivée une évaluation de tous les programmes. Nous en avons modifié 40%, soit en les éliminant, soit en les modifiant ou en les jumelant à d’autres. En gros nous avons constaté qu’auparavant il y avait une spécialisation prématurée dans chacun des programmes. Je crois qu’il est important que les ingénieurs que nous formons, par exemple, aient d’abord un aperçu général de la vie… qu’ils voient la littérature par exemple. Je voulais que les étudiants du premier cycle aient d’abord un aperçu de la culture humaine. A la suite de ces changements nous étions vraiment prêts à offrir une « real education for a real world».

C’est votre modèle de « l’université idéale »?
Dr. Lowy : Je ne crois pas qu’il y ait une université idéale. Chaque grand pays a besoin d’un éventail d’universités différentes: d’universités spécialisées comme les HEC, Polytechnique; d’universités spécialisées en recherche, comme Toronto. Et on a besoin d’universités comme Concordia qui donne la chance aux gens d’étudier même si ils ont eu auparavant des obstacles académiques, linguistiques…

Une espèce d’université de « deuxième chance »?
Dr. Lowy : Oui! Concordia est bi-modale : on offre des programmes de seconde-chance qui offrent la possibilité à certains de se prouver, mais aussi des programmes de niveaux exceptionnels, reconnus internationalement : le Liberal Arts College, la psychologie, la communication, le cinéma. Des programmes.

Partie 3 : Un monde pourri

Pendant vos 7 ans comme recteur vous semblez avoir toujours été en guérilla contre le CSU. Pourquoi?
Dr. Lowy : Je suis très chanceux!… Quand je suis arrivé, l’université avait une dette accumulée de 38M$. J’ai imposé comme condition d’avoir les mains libres pour équilibrer le budget. J’ai obtenu une coopération admirable des syndicats, du conseil d’administration et des professeurs. Nous sommes parvenus à éliminer le déficit. Nous pouvons maintenant nous permettre d’émettre des obligations et de financer la construction de nouveaux pavillons.


C’est la lutte contre le déficit qui est la cause de vos mauvaises relations avec le CSU?
Dr.Lowy : Pour vous dire la vérité, ça c’est un problème. C’est un problème interne. Les anciens ( cf – qui versent de l’argent à la Fondation de l’université) ne comprennent pas. Les médias exagèrent la situation. Mon travail ce mois-ci c’est d’expliquer la situation : nous avons ici près de 30,000 étudiants qui continuent à étudier, qui mènent une vie normale! Les médias donnent l’impression qu’il y a toujours de la turbulence ici, qu’il y a un racisme contre les Arabes, contre les Juifs…

Mais le CSU… pourquoi ces confrontations entre eux et vous?
Dr. Lowy : Il faut leur demander à eux! J’ai tenté d’entrer en contact. Presque tout le monde au CSU croit que moi et les autres administrateurs sommes des marionnettes des grandes sociétés, des Molsons. Ils croient vraiment que notre but est de forcer les gens à s’intégrer dans une société qui est selon eux pourrie.

Et vous leur répondez quoi?
Dr. Lowy : Mais que ce n’est pas vrai! Je veux qu’un étudiant de Concordia décide par lui-même ce qu’il veut faire dans la vie. On offre aux gens de s’épanouir et qu’ils fassent ensuite ce qu’ils veulent dans la société!

Vous avez évoqué les accusations de racismes. Certains citent l’exemple de Concordia pour illustrer une recrudescence de l’antisémitisme. Vous êtes en accord?
Dr. Lowy : Ce n’est pas juste! C’est ridicule! Dire que Montréal est une ville intolérante c’est absolument faux! Et c’est ridicule qu’on m’accuse moi d’être contre les Arabes, ou contre les Juifs…

Parce que?
Dr. Lowy : Parce que ce n’est pas vrai! (…) Ce n’est pas juste d’utiliser les événements qui ont eu lieu à Concordia pour accuser Montréal d’antisémitisme. On trouve à Concordia des gens de toutes les nations du monde!

Une université, c’est un lieu de débat?
Dr. Lowy : oui

Vous encouragez ça?
Dr. Lowy : oui

Ceux qui vous accusent d’être autoritaire, conservateur, pas réaliste, qu’est-ce que vous leur répondez?
Dr. Lowy : Toute ma vie j’ai été pour la liberté d’expression et les débats entre les gens aux opinions opposées. Mais a l’université il faut discuter d’une façon respectueuse, civilisée, même si on n’est pas d’accord! C’est toujours une question d’équilibre entre la liberté ab-solue et la sécurité, l’ordre… il faut avoir les deux.

Vous avez été mis dans une situation inconfortable...
Dr. Lowy : Oui. Après le 9 septembre et notre petite émeute ici on a cru qu’il nous fallait une période de calme et c’est pourquoi nous avons imposé un moratoire sur les événements publics. Mais je suis pour le débat libre!

Vous referiez les choses de la même façon?
Dr. Lowy : On apprend de nos erreurs! Il y a rien dans ma vie que je referais exactement pareil!

Partie 4 : Diagnostique : nous sommes normaux.


C’est le premier anniversaire du Concordia français, c’est le premier journal francophone à Concordia. Mc Gill a le sien depuis 25 ans. Pourquoi la communauté francophone de Concordia a prit tant de temps à s’exprimer selon vous?
Dr. Lowy : Je n’ai aucune réponse à vous donner. Peut-être que la communauté francophone de Concordia est maintenant suffisamment nombreuse, et des gens ont pris l’initiative, enfin, d’établir un journal francophone.

La clientèle francophone à beaucoup augmenté...
Dr. Lowy : Absolument, et c’est normal dans une ville francophone comme Montréal qu’une université ait un journal francophone.

C’est la période de recrutement des universités présentement : la publicité est partout. Concordia s’affiche beaucoup pour recruter la clientèle francophone…
Dr. Lowy : Nous voulons attirer la clientèle francophone, car nous sommes dans un milieu francophone. Je crois que les anglophones qui sont restés au Québec ont fait le choix de vivre dans une société francophone, bilingue dans les faits. C’est un choix! Les anglophones d’ici ont le choix d’aller ailleurs mais ils ont décidé de se mêler à l’identité francophone.

La campagne publicitaire de Concordia, c’est l’expression de cette philosophie?
Dr. Lowy : Oui. Il y a maintenant entre 15 et 20% de francophones ici. Et je vois avec intérêt que l’Université de Montréal, les HEC et même l’UQÀM commencent à enseigner en anglais. Et c’est normal! Et c’est aussi normal que nous enseignions en français. Tous mes collègues dans l’administration parlent français.

Un message pour les francophones?
Dr. Lowy : Bienvenue!

À gauche, du nouveau!

Une entrevue avec Molly Alexander,
co-porte-parole de l’UFP et étudiante à Concordia.


Entrevue menée le 17 décembre 2002.


La vie est pleine de ces événements inimaginables qui nous tombent dessus alors qu’on s’y attend le moins : on se branche sur Internet un petit douze ans et hop! c’est à nouveau la guerre en Irak; on passe un peu de temps de qualité avec son PlayStation et le temps d’aller pisser, hop! on apprend qu’entre-temps nos chefs politiques nous engagent dans un accord de libre-échange à la grandeur de l’Amérique; on se permet d’étudier une ou deux sessions et hop! on réalise qu’entre-temps notre propriétaire a augmenté le loyer de 100$.


Pendant que certains dorment sur les injustices sociales, d’autres veillent. Molly Alexander s’est impliquée dans la toute nouvelle union des forces progressistes (UFP), un nouveau parti qui offre aux Québécois une alternative à la gauche des partis traditionnels, dont elle est devenue la co-porte-parole. Et comble de bonheur, elle est aussi étudiante à Concordia. Elle nous a accordé cette entrevue.

Molly : Je m’appelle Molly Alexander, je suis étudiante à Concordia en sciences politiques et en affaires communautaires et publiques, et je suis l’une des deux porte-parole de l’Union des Forces Progressistes (UFP).

Concordia français : C’est quoi l’UFP?
Molly : C’est un parti né il y a 6 mois, de l’union de trois partis qui existaient déjà au Québec : le parti communiste du Québec (PCQ), le ralliement pour une alternative progressiste (RAP) et le parti de la démocratie socialiste (PDS, l’ex NPD-Québec). On s’est rendu compte qu’il y avait beaucoup de choses sur lesquelles on était d’accord : on était contre le néo-libéralisme, contre la philosophie dominante qui place comme valeur ultime la domination du marché, pour la justice sociale, pour l’égalité homme/femme, pour la lutte contre la pauvreté… C’est décrit dans notre programme. Face à l’assaut mondial du libéralisme et, spécifiquement au Québec, où les trois grands partis ont tous un discours dont la base idéologique est la même, on a décidé de lutter ensemble.

La base idéologique est la même entre l’ADQ et le PQ?
Molly : À différents degrés, ces partis veulent implanter des politiques néo-libérales. Ils sont pour le libre-échange. Le bilan général du PQ n’est pas très progressiste! Le rêve de Bernard Landry est de faire l’indépendance pour perpétrer le système néo-libéral. Même si il y a des gens dans le PQ qui voudraient qu’il prenne une voie de gauche, ce n’est pas la force dominante.

Le pire scénario aux prochaines élections, c’est quoi?
Molly : L’ADQ, qui couperait des programmes sociaux fondamentaux pour la survie de beaucoup de gens très pauvres.

Y a-t-il eu un élément déclencheur qui a fait l’étincelle pour que les partis de gauche se regroupent?
Molly : La constatation qu’il n’y a pas ici de partis de gauche comme il y en a en Europe : il n’y a pas de tradition de partis d’opposition de gauche qui ont une chance d’aller au pouvoir. Il y a aussi la nouvelle mobilisation de la gauche sociale et politique au Québec : le Sommet des Amériques à Québec, 60 000 personnes en 2001; La Marche des femmes qui a attiré plus de 35 000 personnes en automne 2000. On veut canaliser les luttes qui existent déjà et surtout susciter un débat public.

Votre but n’est pas de prendre le pouvoir nécessairement ?
Molly : Juste de prendre le pouvoir? Non. Le processus est aussi important que l’objectif de former le gouvernement.

Ça serait un échec si vous ne faisiez pas élire de députés aux élections?
Molly : Pas du tout. On est réaliste : on doit bâtir notre organisation en premier lieu. On va se présenter dans le plus de comtés possible, en ciblant ceux où on a des appuis plus forts…

Comme où?
Molly : (Le comté de) Mercier, où Paul Cliche s’était présenté comme candidat indépendant (à des élections complémentaires en 2001), en allant chercher l’appui des partis de gauche. Un résultat de 24 %, ça a encouragé les partis à s’unir.

Qu’est-ce qu’il y a dans la mondialisation et la ZLÉA que vous n’aimez pas?
Molly : Ce sont des ententes qui aident à augmenter les profits des compagnies : ça engendre la pauvreté partout où ces traités-là ont été appliqués. La qualité de vie des gens est affectée. Ici, le revenu moyen a chuté de 29 % depuis l’entrée en vigeur de l’ALÉNA (Accord de libre-échange Nord-Américain) en 1994, et on ne parle pas des effets sur les conditions de travail : précarité de l’emploi, temps partiel…. Je pense qu’au Québec on commence à constater qu’il y a eu beaucoup d’effets nocifs : des fermetures d’usines, qui déménagent dans des places où elles peuvent exploiter plus facilement le monde. La compétition créée par ces traités-là aggrave la situation économique du Québec.

Qu’est-ce que vous offrez en échange du libéralisme?
Molly : Une société où le citoyen a plus de contrôle : la gestion participative. Il y a beaucoup de projets qui existent ou qui ont déjà existé, de projets sociaux-économiques qui fonctionnent. Il y a des restrictions qu’on peut implanter pour restreindre ce capitalisme sauvage qui nous martèle! On a basé tout notre travail sur des études faites par des groupes qui militent dans ces secteurs-là. Pour le prochain congrès, on est en train de compiler l’argumentaire : ce que notre programme veux dire économiquement. On croit que ce sont des choses réalisables. Le Québec est l’État qui taxe le moins les compagnies et les néo-libéraux disent souvent : « vous ne pouvez pas taxer les entreprises, on va perdre des investissements importants ».

Moi je dis qu’on est l’endroit le plus favorable pour qu’une corporation vienne s’installer, et on a quand même des problèmes économiques; c’est n’est donc pas en appauvrissant le peuple québécois pour favoriser l’exploitation d’une corporation que les choses vont s’améliorer. Le Québec a beaucoup de ressources naturelles qu’on laisse exploiter par le secteur privé et dont le peuple ne profite pas : des corporations profitent du bien commun et en font de l’argent privé alors qu’il y a des gens qui n’ont pas accès à l’eau et à des services de santé. Le problème, ce sont les plus démunis. Il faut qu’ils puissent se loger de façon adéquate, sans manquer d’argent pour manger.

À ce sujet-là, la lutte contre la pauvreté, vous proposez quoi?
Molly : Il doit y avoir un revenu minimum pour que les gens vivent adéquatement. Présentement une jeune mère monoparentale qui travaille au salaire minimum ne peut pas vivre de façon adéquate. Il manque de logements sociaux dans les métropoles du Québec : c’est le rôle du gouvernement de financer ça. On veut la redistribution de la richesse. Où on met nos sous? Dans l’armée, en favorisant la grosse entreprise? Il y a des pays où les compagnies sont taxées à 50 % : la Norvège, la Suède. En échange l’éducation et la santé sont complètement gratuites. Et ils ont quand même une économie qui fonctionne, un taux de chômage bas! C’est une question d’allocations de ressources. Ici, le gouvernement fait des prêts au secteur privé, aux grosses compagnies qui ne remboursent pas, font faillite, et ça va sur le dos des citoyens. La Caisse de Dépôt et Placement (un organisme publique) a aidé Québécor à acheter Vidéotron, c’est scandaleux! Toutes
ces choses-là sont à revoir. Le capitalisme tel qu’il est présentement a besoin d’être redessiné.

Quand j’ai vu le programme de l’UFP, j’ai eu l’impression de lire le programme du Parti Québécois des années ‘70. Il y a sûrement une raison pour laquelle le PQ s’est éloigné de ce modèle-là?
Molly : Ce qui a fait la différence avec le PQ, c’est l’absence d’un projet de société de gauche : le débat nationaliste a primé. L’in-dépendance du Québec, d’accord, mais de quelle genre? Un nouveau pays qui favorise une bourgeoisie plus petite, mais qui continue à exploiter le peuple?

Le PQ, selon toi, est un parti qui utilise les masses de gauche pour promouvoir l’indépendance?
Molly : Oui. Au Brésil, la victoire récente du Parti des Travailleurs (PT) de Lula, c’est une victoire qui a été faite avec des alliances de droite, là aussi.

Ça regarde mal pour lui?
Molly : Lula, ça fait 20 ans qu’il tente de se faire élire. Il a dû faire des concessions pour entrer au pouvoir : les Américains et les intérêts financiers ont peur. Mais ce qui est intéressant au PT, c’est que les tendances les plus révolutionnaires sont représentées :
elles peuvent militer, contester. Ça va être intéressant de voir ce qui va arriver. Pour nous, l’important, c’est de créer un mouvement, faire de l’éducation populaire, créer un débat public : ça fait longtemps qu’entre Québécois on ne parle pas vraiment de politiques fondamentales, autrement que de la souveraineté.

Question nationale

L’UFP a une position sur la souveraineté : vous êtes pour.
Molly : On pense qu’on a trouvé une très bonne réponse à la question. Le programme dit : « l’UFP propose l’indépendance nationale en favorisant l’émancipation sociale, l’équité, la justice pour tous et toutes ».

C’est quoi la différence?
Molly : On ne pense pas : « on arrive au pouvoir et on fait l’indépendance ». Quand on va sentir la volonté populaire de la faire, on va la faire avec toute les composantes : le français comme langue nationale, mais aussi la réalité de tous. On veut établir une république démocratique, proportionnelle.

Comment l’UFP peut attirer des anglophones avec ça?
Molly : On prône surtout un projet de société progressiste pour tous. On reconnaît la diversité culturelle du Québec : ce n’est pas un peuple monolithique. Je connais beaucoup de progressistes anglophones. Ils comprennent les circonstances historiques du Québec, un phénomène complètement différent du reste de l’entité canadienne. Je ne te dirai pas qu’ils sont indépendantistes, mais il y a une compréhension de la légitimité de la requête.

Ce n’est pas parce que tu ne fais pas partie d’une certaine identité que tu ne peux pas reconnaître la légitimité des ses revendications. Je ne crois pas pour autant que les francophones « pure-laine » puissent opprimer d’autres membres de la communauté. Il y a des gens encore un peu ethnocentriques dans leur nationalisme mais moi, dans l’UFP, je vois des gens ouverts.

Politique internationale


Si tu avais des prix à distribuer sur la scène internationale, un prix Nobel et un prix citron, tu les donnerais à qui?
Molly : Le Forum Social Mondial à Porto Allegre l’an passé, une conférence sur les alternatives à la mondialisation des marchés qui a réuni 40 000 progressistes de partout dans le monde, c’est un succès incroyable! On sent partout des luttes dites « minoritaires » qui, toutes mises ensemble, sont une opposition incroyable au statu quo. C’est significatif pour la gauche, internationalement. Je suis aussi impressionnée par la lutte des Zapatistes, au Mexique. Ça a eu un effet boule-de-neige : dernièrement il y a eu un projet de construction d’aéroport à Mexico et il y a eu une prise d’otage. Avec tout cet esprit
révolutionnaire, il y a beaucoup d’espoir véhiculé par la lutte qui se passe au Chiapas.

C’est quoi ton opinion sur la lutte armée, le recours à la force?
Molly : Je crois que c’est un sujet qui dépend de l’endroit où ça a lieu. Premièrement, on est un parti pacifiste. L’UFP ne prône pas la prise des fusils et la révolution . La méthode qu’on adopte a beaucoup d’effets sur le système que tu valorises, que tu veux mettre de l’avant : si tu atteinds le pouvoir de façon armée, tu crées une culture armée. Mais je serais mal placée de juger des gens qui se font attaquer par leur État, par les militaires. La violence, c’est plus souvent qu’autrement l’État qui s’en sert. Je suis contre la violence pour faire changer l’idée de quelqu’un, mais je comprends que les gens veuillent défendre leur vie. Il faut être nuancé, mais je comprends que les gens veuillent se défendre et défendre leurs valeurs, leur mode de vie.

Ma stratégie peu subtile est de t’amener à parler du Proche Orient. En arrivant chez toi, je vois dans la fenêtre une affiche « Palestine libre! ».
Il y a une position de l’UFP sur cette question…
Molly : L’UFP est contre l’intervention militaire du gouvernement israélien dans les territoires occupés. Cette intervention ne résoudra jamais la question de la violence au Proche Orient. On croit aussi au droit du peuple palestinien de vouloir constituer leur propre État. On reconnaît aussi le droit des Israéliens d’avoir le leur! Mais si on regarde les enjeux, il y a eu des ententes, il y a eu un territoire désigné, mais on a jamais donné aux Palestiniens les outils pour dév-elopper leur État et des institutions démocratiques. On les a attaqués et on continue à détruire des maisons palestiniennes, des fermes, pour installer des colonies.

C’est la faute des Israéliens?
Molly : Je crois que c’est surtout la faute de la communauté internationale et des Américains : ils ont une responsabilité. Le problème palestinien/israélien a été pour beaucoup causé par l’Occident. Les Amé-ricains financent beaucoup Israël, en matière d’armement entres autres. On ne rend pas les conditions favorables à une entente paisible et saine, une paix véritable.

Mais les Palestiniens n’aident pas un peu leur malheur avec les chefs qu’ils ont présentement?
Molly : Les kamikazes, je trouve ça terrible et je le dénonce. Mais en même temps tu ne peux pas mettre sur le dos de tout un peuple les actes d’individus, d’organismes…. Des gens qui ont vu mourir leur père, leurs frères, des enfants qui se sont fait attaquer par des militaires dans des camps de réfugiés. Ce n’est pas une réponse et ça sert comme prétexte à perpétuer l’occupation militaire israélienne. Ça ne règlera pas le problème du terrorisme. Plus les Israéliens martèlent les Palestiniens, plus il y a d’actes terroristes.

Les Israéliens diront qu’ils sont intervenus parce qu’ il y a avait des actes terroristes.
Molly : C’est l’œuf et la poule! Ça fait des décennies que ça dure et le problème n’est pas résolu. Et il faut faire la différence entre des actes d’individus qui s’organisent en petits groupes pour attaquer un État organisé et une armée! Un gouvernement a plus de pouvoir d’intervention qu’un petit groupe. Et les actes de certains individus ne sont pas justifiés pour condamner la cause en entier. Si un Américain posait une bombe quelque part, est-ce qu’on dirait que tout le pays ne mérite pas la paix?

Et puis Concordia dans tout ça ?

Un débat comme celui du Proche Orient, qui déborde dans un campus universitaire à Montréal, qu’est-ce que tu en penses?
Molly : D’abord je pense que le problème à Concordia est pire à cause de la façon dont l’administration a géré la situation. Elle a des liens serrés avec des groupes qui lui donnent beaucoup d’argent, comme le Canadian Jewish Congress et le B’naï Brith, et elle subit beaucoup
de pressions de ces organisations-là pour taire le débat et contrôler la popularité du côté palestinien. Je suis très triste qu’il y ait eu de la violence le 9 septembre, mais on a vraiment exagéré. Il y a eu quelques individus qui ont fait des choses et je trouve ça « plate ». Mais en même temps j’étais là comme manifestante et je n’ai pas causé de violence, j’étais avec des gens qui n’ont pas causé de violence. On était là toute la journée pour démontrer qu’il y a des gens qui sont contre le discours de Netanyahu. Que ça se soit rendu au point où ça s’est rendu, ça reflète la façon dont l’administration a géré la situation. Je ne crois pas que le fait de limiter les places du débat, de faire des magouilles pour empêcher les gens de discuter de tel ou tel sujet soit une façon de régler le problème. L’administration gagnerait à laisser les gens débattre…

Quitte à se taper dessus?
Molly : Non! Mais avoir des lieux de débats, des forums, des invités… Tu ne peux pas supprimer la dissidence, mais tu peux contrôler la violence.

Quelle est ton opinion sur notre association étudiante? Est-ce qu’elle est représentative de la communauté étudiante de Concordia?
Molly : Ils ont été élus : ils sont légitimes.
Je les appuie dans ce sens-là. Ils prennent des positions politiques sur des enjeux qui affectent les étudiants : le libre-échange et l’accès à l’éducation. Ils ont appuyé le droit de manifester du SPHR (Solidarity for Palestinian Human Rights). Ils ont une ligne politique comme d’autres groupes ont une ligne politique. On parle d’étudiants qui ne sont pas payés, qui essaient de mener leur vie et qui doivent passer leur temps à se défendre et à lutter contre l’administration, contre Hillel, et qui n’ont pas le temps de compléter leur mandat en tant que représentants étudiants. Peut-être que toutes les décisions qu’ils ont prises ne sont pas les meilleures, mais c’est un groupe de jeunes étudiants qui apprend à faire de la politique et à défendre des intérêts, et c’est clair que l’administration fait tout pour rendre la vie difficile à ce conseil-là.

Un mot sur Hillel (regroupement juif d’étudiant de Concordia) ?
Molly : Je souhaiterais qu’Hillel fasse preuve de plus d’ouverture d’esprit au sujet de la question palestinienne. Je suis d’accord avec eux pour condamner les actes terroristes en Israël par des Palestiniens. Mais la condition du peuple palestinien, ils devraient aller la voir de plus près. Il y a beaucoup de désinformation. Je suis toujours épatée de voir à quel point les membres de Hillel peuvent être limités dans leur perception : ils refusent de considérer la vision des gens qui s’opposent à eux. Beaucoup des membres de Hillel ne sont influencés que par un seul côté de l’information.

Merci.

« En un mot », l’opinion de Molly sur :
Libéralisme : Destruction
Parti Québécois : Vieux modèle.
ADQ : La droite, au boutte! La droite extrême.
Mario Dumont : Opportuniste.
Jean Chrétien :
Paul Martin : La droite extrême, libéralisme à 100%.
UFP : L’avenir!! Une vrai alternative politique!!
George W. Bush : Terroriste international
Ariel Sharon : Un homme qui perpétue la violence et l’oppression.
Dr. Lowy, recteur de Concordia : Pas réaliste.
Sabine Friesenger, présidente du CSU : Une présidente en croissance et en développement.
Concordia : Une Université qui devrait continuer à être un centre de débat politique à Montréal.
Le Concordia Français : Une initiative qu’on attendait depuis longtemps!

Pour plus d’information sur l’Union des Forces Progressistes, vous êtes invités a visiter leur site au http://www.ufp.qc.ca .